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L’ECRITURE DE L’AUTEUR DANS LES ROMANS COLLECTIFS
La fin de l’auteur unique, une relation nouvelle : Comme l’expression l’indique, le roman “collectif” se façonne à plusieurs. Il devient le roman de tous, de tous ceux qui y ont participé, et n’est le roman de personne, si ce n’est de la plateforme qui l’a hébergé. On dit “c’est le roman du site Penguin” ou “de Wikira”. La participation collective signe la fin de la reconnaissance de l’auteur en tant qu’être unique. De plus l’auteur est fortement incité à publier sous un pseudo, ce qui pose des problèmes légaux en tant que reconnaissance de la paternité d’un texte, moralement et finanièrement.
la fin de l’écriture solitaire : avec le wikiromans, les écrits de l’un peuvent être retouchés par l’autre, ou des idées peuvent être suggérées par les commentaires des lecteurs, comme nous le soulignions à propos du site scribeos, qui permet à des écrivains de publier gratuitement leurs textes en ligne et aux lecteurs de donner leur avis et de noter les oeuvres, comme un concours entre une collectivité d’écrivains/lecteurs. L’écriture du roman est morcelée, puisque chacun rajoute sa pierre à l’édifice. Peut-on parler “d’écrivain” sur un site de wikiroman, puisque sa création peut être commentée, redirigée, remodelée, et être le fruit de plusieurs contributions ? Dans un article célèbre à ce sujet, l’écrivain-critique-blogueur Pierre Assouline se révolte contre le terme “écrivains” utilisé pour les wikiromans :
« Peut-être faut-il le rappeler : la littérature est l’épreuve de la solitude. Quand on écrit, on est toujours seul. Un roman, je parle de ces romans que l’on met toute une vie à ruminer et quelques mois à suer, n’est pas un jeu en ligne. Demandez à Simenon, Kafka, Faulkner et à leur épigones. Ils écrivaient par rapport à un absolu. Réduire ça à une question d’ego qu’il s’agirait de déjouer par un gadget e-communautaire, c’est se condamner à ne rien comprendre à l’enjeu. »
Les droits d’auteur sur les plateformes de romans collectifs : Le premier et plus célèbre site wiki, Wikipedia, a statué que les contributeurs conservent leur droits, mais renoncent à être rémunérés. Ils apparaissent cependant dans la liste des auteurs, qui place à égalité parfaite les contributeurs qui ont produit énormément avec ceux qui ont bougé une ligne.
Pour les wikiromans, chaque plateforme a le droit d’avoir une politique différente, que les auteurs acceptent en contribuant sur le site:
-voir le règlement de romancollectif.com : “La fonction d’édition ci-après dénommée l’éditeur est assurée exclusivement par la sarl TRASYCOM, seule détentrice des droits d’auteur, d’édition et d’exploitation.”"Seul l’éditeur a le droit d’édition. Il reste à tout moment propriétaire des copyrights, des textes, des droits de reproduction et d’édition et autres droits d’auteurs, et ce, dans la plus grande liberté d’action. En cas d’édition, l‘éditeur s’engage à faire figurer dans les ouvrages édités, les noms ou “pseudos” des participants ayant exprimé leur volonté d’apparaître parmi les auteurs signataires de l’ouvrage auquel ils ont participé. Un ouvrage peut comporter un ou plusieurs auteurs.” “L’internaute qui participe à “Roman Collectif” déclare ne revendiquer à aucun moment, aucune indemnité ni rémunération d’aucune sorte pour les textes qu’il a écrit ou pour toute intervention ou prestation ou participation en en tant qu’ écrivain, scénariste, assembleur, correcteur ou à tout autre titre. “
- wikiroman: comme nous le confiait le créateur du site, aucune publication des écrits n’est prévue, sur le site on ne trouve donc pas de réglement spécifié sur le droit d’auteur.
-blogauteurs : le roman (préalablement sélectionné par Plon) élu par les votants est publié par un contrat d’édition classique aux éditions Plon. Le droit d’auteur, moral et patrimonial, s’applique donc sur le texte publié, les % sur les ventes pour l’auteur doivent être de 10 %.
PLACE DE L’EDITION TRADITIONNELLE DANS L’ECRITURE COLLECTIVE
Edition et écriture sur le web :
Le net est un lieu privilégié d’expression et de création. Son accès libre et gratuit offre la possibilité à tout auteur en herbe de s’exprimer en ligne et de diffuser ses textes. Les plate-formes d’écriture collective participent en ce sens à une redéfinition du processus de publication.
Elles constituent en effet un circuit de publication parallèle, un lieu dédié à la littérature et à l’écriture qui se présente comme une alternative aux maisons d’édition traditionnelles. Sur les sites d’écriture collaborative, en respectant une ligne éditoriale et un règlement assez clair, tous les auteurs qui participent à un roman collectif verront de toute façon l’aboutissement de leur œuvre. Il n’est donc plus question de savoir si un manuscrit est publiable ou non et de se heurter à des refus de maisons, comme cela est le cas dans le secteur de l’édition, mais de savoir comment chacun va pouvoir contribuer à l’écriture d’un seul et même roman.
Le net étant une source de textes infinie, il peut constituer pour les éditeurs un nouveau matériau. Certaines maisons l’ont compris et s’en servent pour renouveler leur production. Ainsi, on l’a vu, Plon est à l’origine d’un concours d’écriture sur le net, le concours de Blogauteurs, qui conduit à une édition du vainqueur. Le vote des internautes, qui ont récompensé Laurent Terry en 2008, fonctionne comme une estimation du nombre de lecteurs possibles si le livre est publié. C’est déjà une première appréciation du texte pour l’éditeur, qui sait si le texte plaît ou non. Il s’agit par l’intermédiaire de ce concours de tester le potentiel du livre avant sa sortie, en étudiant sa réception sur le net. Rappelons qu’il s’agit dans le cas de Blogauteurs d’un texte écrit par un seul auteur.
On peut prendre aussi l’exemple de la maison d’édition anglaise Penguin, qui a lancé en 2007 un projet de roman collectif, « A million penguins », mais comme un simple exercice d’écriture collaborative, de social networking. La maison n’avait nullement l’intention de le publier.
Edition et écriture collective :
Ceci est révélateur des problématiques que pose la publication sur papier d’un texte collectif numérique : la forme du roman collectif, par essence élaboré à plusieurs, n’est pas nécessairement compatible avec une forme éditoriale traditionnelle. On imagine que c’est la raison pour laquelle les maisons d’édition ne se sont pas encore lancées à corps perdu dans l’édition de romans collectifs.
Il faut en effet prendre en compte des paramètres tels que le travail sur le texte ou la relation avec l’auteur. Tout ce qui, en édition traditionnelle, prend du temps, serait complexifié. Les auteurs sont multiples, les droits d’auteur plus importants et les relations avec les auteurs plus compliquées à gérer – l’éditeur ne pouvant satisfaire tout le monde.
Par ailleurs, la forme même du wiki roman nécessiterait des transformations et des ajustements importants pour assurer la cohérence du texte – se pose alors la question de la dénaturation des textes. D’autre part, les internautes tiennent grâce à leurs commentaires un rôle important dans la rédaction du roman collectif ; l’éditeur devrait-il prendre en compte les propositions de ces nouveaux acteurs ?
Toutefois, les transformations des plate-formes d’écriture collective pourront peut-être à l’avenir aider à harmoniser leur fonctionnement avec celui d’une maison d’édition traditionnelle, afin d’ouvrir la voie à une publication papier de ce type de romans. L’évolution du numérique et de l’édition numérique promet d’importantes innovations, pourquoi pas celle-là.
FONCTIONNEMENT ET AVENIR DE LA WIKI-ECRITURE
Le phénomène récent de la « wiki-écriture » est intrinsèquement lié au web 2.0 et aux prouesses techniques qu’il permet. Cette ultime évolution du processus d’écriture et de lecture révolutionne ou tend à révolutionner la création littéraire traditionnelle et les pratiques culturelles liées au texte littéraire, à l’aune de l’ère numérique.
Ainsi, on peut dire que la wiki-écriture ou écriture collective, collaborative, interactive (etc.) représente aujourd’hui la dernière avancée dans la redéfinition de l’auteur et de l’éditeur, en relation avec le web 2.0.
Comme nous l’avons vu dans le post intitulé les wiki-écrivains, on peut dire que cette écriture « participative » incarne parfaitement la notion de Laurence Allard de tournant expressiviste du web : elle naît et n’est pensée que par rapport à une utilisation numérique et à une contribution essentielle des usagers. Selon Dale Dougherty, Craig Cline et Tim O’Reilly, la tendance actuelle est la transformation du web en « plate-forme de données partagées » : le web 2.0 marque l’évolution d’un web individuel à un web pluriel, contributif et interactif. Laurence Allard reprend également dans son étude un slogan d’un célèbre blog américain Buzz Machine : « Nous sommes le web ! ». Cela correspond parfaitement au principe d’écriture collective et à cette nouvelle communauté créée grâce au web 2.0.
La notion d’écriture collective, si elle devient une forme aboutie et légitimée de la création littéraire, pourrait révolutionner les pratiques auctoriales. Dorénavant, l’écrivain sortirait de son isolement et participerait à une œuvre d’une tout autre ampleur. En effet, ce qui légitime totalement la wiki-écriture, c’est la plus-value évidente de la communauté sur la personne : le contenu ne pourra être que plus riche si on s’y met à plusieurs.
Ainsi, prenons un exemple pour bien comprendre le fonctionnement de la wiki-écriture, réfléchir à son avenir et à ses enjeux. La plate-forme Wikiroman, que nous avons finalement choisi d’étudier, permet à des écrivains en herbe de tout horizon (de tout âge, de tout milieu socio-culturel et de toute tradition littéraire) de se connecter au moyen d’un pseudonyme (comme c’est parfois le cas dans l’édition « traditionnelle » d’ailleurs) et de se retrouver autour d’un projet fédérateur. Ici un roman, genre privilégié des auteurs et lecteurs français.
Sur le papier, c’est idyllique : chacun, par sa spécialité et son talent, peut apporter quelque chose à l’œuvre en train de se créer. L’enrichissement est sans fin et permet à la création de se renouveler en profondeur. Un principe donc extrêmement démocratique, qui était avéré par l’ancien fonctionnement de Wikiroman : les textes étaient choisis et publiés par le vote des internautes. Les modérateurs n’ont, aux dires du créateur de la plate-forme, jamais eu à effectuer la moindre intervention sur le choix des textes ou des chapitres.
Le wikiroman qui recevait le plus de suffrages était publié : il était disponible sur le site en version imprimable ou en version ebook, téléchargeable gratuitement. Comme nous l’avons vu, 68 textes ont déjà été publiés sur cette plate-forme, ce qui est extrêmement prometteur !
La nouvelle plate-forme de Wikiroman entrera encore plus dans la tendance web 2.0, l’élaboration du roman pourra être encore plus interactive car elle permettra d’inclure de nombreux liens dans le texte, sur les personnages et les lieux du récit par exemple. Et les internautes pourront toujours laisser des commentaires, afin de donner leur avis sur l’avancée du roman, s’assurer de la cohérence et suivre ainsi le processus littéraire.
Il faut cependant nuancer quelque peu le propos : bien qu’idyllique dans la forme, les plate-formes d’écriture collective aboutissent rarement à une œuvre achevée, cohérente et publiable. De même, l’audience de ces plate-formes est à relativiser : ils ne doivent être que quelques milliers en France à tenter cette aventure, et, une étude serait à faire, mais ils doivent majoritairement être issus du même milieu, culturel en tout cas. La démocratie scripturale et le brassage culturel que nous évoquions est donc à prendre avec des pincettes. Enfin, le passage à une plate-forme de wiki pose la question problématique de la fin du roman, puisque par essence le wiki peut être modifié indéfiniment. Quand et qui décidera de la fin d’un wikiroman ? Ceci n’est pas sans poser problème.
On peut donc affirmer que le web 2.0 et ses innovations techniques ont bouleversé la chaîne du livre puisqu’à partir de là, plus besoin de passer par des éditeurs traditionnels (papier) qui jugent un travail publiable ou non : chacun est désormais libre de se lancer dans l’aventure de l’écriture !
Comme nous l’avons vu, le rapport à l’édition traditionnelle est complexe. En ce qui concerne la plate-forme Wikiroman, ses créateurs n’ont aucun lien avec le monde de l’édition, et même s’ils ont pensé à une publication papier, ils affirment que ce n’est pas prévu et que cela ne sera certainement pas possible techniquement (ou alors au détriment d’une partie de l’information – suppression des liens – ou au prix d’une lourdeur de mise en page rédhibitoire avec de nombreuses notes de bas de page). Leur volonté est de créer une sorte d’ovni “littéraire”, au moins sur la forme. Et donc un résultat qui ne pourrait être obtenu sur un support papier classique…
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